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La radio le Chantier à Clermont-Ferrand : l’expérience d’un autre média
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La radio le Chantier à Clermont-Ferrand : l’expérience d’un autre média

Depuis le 8 janvier 2021, une nouvelle radio émet sur les ondes clermontoises. Adossée à l’association l’Onde Porteuse, le Chantier n’est pas un média comme les autres. Au sein de l’équipe de journalistes, plus de la moitié des salariés sont en insertion professionnelle. 

8h45, début de la conférence de rédaction. Devant son ordinateur, Valérie Borcy griffonne quelques notes à la hâte avant de rejoindre le groupe. Son écran affiche un article de l’Humanité. Ce matin, l’équipe est presque au complet ; dans le studio, Aïcha Nouri termine l’interview d’une étudiante américaine venue témoigner de ses conditions de vie pendant la crise sanitaire. 

L’exigence de qualité est visible jusque dans le matériel utilisé : deux studios neufs composent le local clermontois .
L’exigence de qualité est visible jusque dans le matériel utilisé : deux studios neufs composent le local clermontois, situé tout près du centre-ville.

“Qu’est ce que vous avez pensé de la matinale ?”, entame Benoît Bouscarel, le président et co-fondateur de l’association l’Onde Porteuse.

Journaliste en réserve de France Culture, c’est lui qui anime la conférence de rédaction. Tous les jours, pendant plus d’une demie-heure, l’équipe débriefe ainsi de la matinale puis des idées de sujets pour les jours à venir. 

“Demain [jeudi 4 février] l’invité sera Olivier Tesquet, journaliste au service Médias/Net de Télérama. On l’a interviewé avec Valérie à l’occasion de la sortie de son livre “l’Etat d’urgence technologique”.

Asise en face, Valérie complète :

“Il était vraiment intéressant, car il a parlé de la surveillance de masse, avec toutes les applications qu’on installe notamment pendant le Covid, et qui fait qu’on est tous surveillés”.

Tous les jours, la conférence de rédaction démarre à 8h45.
Tous les jours, la conférence de rédaction démarre à 8h45.

Autour de la table, pas de distinction entre les journalistes “professionnels” et les salarié·e·s en insertion. Tout le monde a voix au chapitre. Et Hugues Chevarin ne s’en prive pas. Sur ses genoux, son carnet déborde d’une liste de sujets. 

“J’aurais bien parlé des féminicides, j’ai lu qu’ils étaient en baisse, mais je m’interroge sur ces chiffres. Je sais qu’il faut être prudent avec la façon de se saisir du sujet”.

Il anime chaque jour « Terrain social », l’émission “sur les crises qui agitent la société” dans laquelle il échange pendant une quinzaine de minutes avec un invité. Assise à ses côtés, Tiphaine Crézé suggère de décliner localement le sujet en passant par une association de victimes à Clermont-Ferrand. L’affaire est entendue.

Tous n’ont pas leur propre émission. Certain·e·s, comme Valérie et Aicha, ont un poste plus polyvalent, et sont chargé·e·s de réaliser des interviews et des reportages qui seront diffusés dans différents programmes à l’antenne.

Aïcha Nouri et Valérie Borcy sont chargées de réaliser des interviews et des sujets pour différentes émissions.

Porte voix des causes sociales, culturelles et environnementales

Arte, Basta Mag, l’Humanité… Pénalisation des gens du voyage, mal-logement, contrôle au faciès. Les sources d’information et le choix des sujets ne laissent pas de doute quant à la ligne éditoriale du Chantier

“On a axé nos programmes sur trois grands thèmes : le social, la culture, et l’environnement. Le fond est cohérent avec le projet global du Chantier”, confirme Benoît Bouscarel. 

Depuis 2015, date de création de l’Onde Porteuse, le projet a toutefois évolué.

“Dès le départ, on avait des intuitions sur l’audio, le podcast… Mais l’association était centrée sur les formations dispensées aux radios associatives. Et puis, on a rencontré des personnes qui travaillaient dans le secteur de l’insertion, et on a immédiatement pensé qu’il fallait mixer les deux”, poursuit le journaliste de Radio France.

L’idée prend très vite au sein de l’équipe comme auprès des partenaires et de l’Etat, qui finance les salaires des salariés en insertion, par le biais de l’Agence de services et de paiement rattachée au Ministère du travail.

Le premier « chantier d’insertion » est lancé en 2017 dans une forme expérimentale. Pas de fréquence ou de diffusion sur les ondes. Mais une webradio qui se concentre au départ sur la rédaction de papiers et l’enregistrement de podcasts.

En 2018, la structure dépose une demande de fréquence auprès du CSA. Celle-ci sera acceptée fin 2020, et le 8 janvier 2021, le Chantier commence officiellement à émettre sur 98MHz, sur l’ensemble de l’agglomération clermontoise.

“La vraie différence, avant, c’est qu’on n’avait pas d’ambition éditoriale comme aujourd’hui”, abonde Benoît Bouscarel. “Là, on veut vraiment montrer qu’on peut être professionnel et produire de la qualité même quand on se trouve dans une situation personnelle et financière très compliquée. Et ce qu’on produit, sur le fond, c’est vraiment bon”, souffle fièrement le président de l’association.

Le Chantier devient alors la première radio associative adossée à un Atelier Chantier d’Insertion, dans lequel le support d’activité est la radio.

Les salariés en insertion peuvent rester jusqu’à deux ans au Chantier, durée maximale d’un atelier d’insertion.

Insertion et qualité radiophonique

Benoit Bouscarel n’est pas le seul à être fier. A bientôt 43 ans, Aïcha Nouri se découvre une nouvelle voix. Au Chantier depuis seulement un mois, la jeune femme s’essaie pour la première fois à la radio.

“C’est pas ce qu’on imagine. Ce n’est pas juste de la rigolade et de l’animation. Ça demande à être très rigoureux et polyvalent, de la préparation en amont au montage après. La technique, dans l’ombre, c’est de la magie”, s’exclame-t-elle avec enthousiasme. 

Ce mercredi, elle s’initie au pré-montage aux côtés de Christophe Rossignol, également salarié en insertion, et Francisque Brémont, le responsable technique du Chantier.

Francisque Brémont et Christophe Rossignol, en charge de la programmation musicale.

“L’objectif est qu’ils soient tous capables de réaliser au moins le pré-montage de leur interview, pour garder la main sur leur sujet. On fait des sessions d’une journée pour maîtriser les bases, quitte à les faire plusieurs fois. Ensuite, celles et ceux qui maitrisent le mieux finalisent le montage et le mixage”, précise Francisque. 

Habitante des “quartiers nord” de Clermont-Ferrand, Aïcha avait le choix entre plusieurs chantiers d’insertion : le bois, la blanchisserie, la bibliothèque, la confection de costumes ou la radio. Elle a opté pour cette dernière option, plus en accord avec “son besoin de s’exprimer”. 

“On nous fait confiance, comme des professionnels. Ce qu’on fait à l’antenne, ce n’est pas de la figuration et c’est gratifiant d’entendre qu’on fait du bon boulot. Mais à la fois je suis rassurée car on est accompagnés”.

L’après-midi, elle prépare les questions de sa prochaine interview avec Tiphaine Crézé, journaliste fraîchement embauchée au sein de l’association.

Au même bureau, assis en face d’elle dans l’open space, Pascal Rué fignole sa chronique du jour. Arrivé en février 2017 lors du premier chantier d’insertion, il a finalement été recruté fin 2019 en CDI – à temps partiel – par l’association et fait donc désormais partie des permanents.

L’homme à la mine bourrue est en charge des chroniques environnement, qu’il diffuse dans l’émission “Vert express”. Avant de s’enregistrer, lui aussi fait systématiquement relire ses papiers à Benoit qui les valide. 

“Ce qui me plait, c’est que rien n’est figé. Mes missions évoluent et j’apprends tous les jours. En ce moment, je travaille sur l’écriture de chroniques et c’est un challenge pour moi. La plus grosse difficulté, c’est de conceptualiser et de transposer mes papiers en écriture radio.”

Dans son émission, dont il a trouvé lui-même le nom, il décrypte chaque jour un sujet lié à l’environnement. 

“Je vais sur plusieurs sites, je recoupe, et j’écris. Mon objectif c’est vraiment d’être le plus clair possible en peu de temps, et pour le plus grand nombre. Être factuel mais sans donner mon avis, ce que je faisais trop au début !”, reconnaît le salarié.

Pascal prépare sa liste de sujets
Sa chronique du jour terminée, Pascal anticipe pour la semaine. Au programme : la condamnation de l’Etat pour « inaction climatique »

La radio comme outil pour reprendre pied

A 55 ans, Hugues a connu une longue période sans projet professionnel ni cap dans sa vie. Ancien libraire à la FNAC à Paris, les années qui suivent son départ le plongent “dans une spirale”.

“Je n’ai pas su rebondir, et pendant des années, je ne trouvais pas de sens à ce que je faisais de ma vie”, raconte-t-il timidement. “Le Chantier m’a permis de reprendre pied, grâce une activité suivie. J’avais entamé les démarches du permis de conduire, que j’ai pu poursuivre pendant le Chantier, c’est un cercle vertueux.”

Le timbre est doux et contraste avec l’assurance affichée lors de la conférence de rédaction. 

“C’est vrai que j’étais dubitatif au début, un tel chantier d’insertion c’est inédit. Mais je me rends compte qu’aujourd’hui on est tous capables de prendre la parole en public”, confirme-t-il. “C’est un outil extraordinaire pour la suite, pour apprendre à se présenter, à parler en public ou à un employeur. Moi, ça a surtout changé l’image que j’avais de moi-même”, assure-t-il.

Après la conf de rédac, Christophe Rossignol et Hugues Chevarin terminent le montage de leurs interviews.

Son contrat d’insertion signé le 12 avril 2019 doit courir jusqu’à fin juin. Proche de l’âge de la retraite, il pourrait ensuite être embauché à la radio, plutôt que de se remettre sur le marché du travail comme ses collègues.

Car l’objectif du chantier d’insertion, c’est bien de servir de tremplin. 

“On ne cherche pas forcément à les faire recruter dans le milieu des média ; on ne va pas les pousser à postuler à Radio France notamment si on ne les sent pas armés”, confirme Charlotte Waelti, co-fondatrice de l’Onde Porteuse et directrice du Chantier. 

Darcia, par exemple, a toujours travaillé dans la restauration, et compte bien y retourner à la fin de sa formation :

“Mon projet c’est de continuer à travailler dans ce secteur mais d’avoir le courage d’aller davantage vers les clients”, murmure-t-elle. “C’était très difficile ici pour moi au début, j’avais honte de mon accent et je n’arrivais pas à sortir les mots ; j’ai l’habitude d’être seule en cuisine avec mes plats, pas de prendre la parole en public. Mais en quelques mois ça m’a déjà beaucoup aidée, sur la communication et le partage.”

Après six mois au Chantier, Darcia est plus sure d’elle et ose prendre l’antenne chaque semaine.

En attendant, elle se consacre au volet culturel de l’antenne, avec des agendas et des portraits.

« Compétences transférables”

Aicha, de son côté, se voit travailler dans l’animation. Elle pourra alors faire valoir ce qu’elle apprend à la radio.

“On parle de compétences transférables”, explique Benoît Bouscarel. “Les ateliers d’insertion sont souvent des chantiers manuels. L’idée pour nous est de travailler sur des compétences qui peuvent ensuite servir dans de nombreux autres contextes professionnels, comme le fait de s’exprimer en français, utiliser un ordinateur, organiser ses idées, travailler en équipe…”

L’Onde Porteuse travaille en partenariat avec Pôle Emploi et une entreprise d’insertion par l’activité économique, Inserfac. Cette dernière est chargée de suivre individuellement les salariés en insertion et de les accompagner dans leur projet professionnel.

“Pôle Emploi nous envoie les personnes, et ensuite on fait un vrai recrutement de notre côté”, complète Charlotte Waelti. “On prend des personnes très éloignées et désocialisées, parfois avec des problèmes de violence, de dépression, de drogue. Donc on ne les recrute pas que sur les compétences, mais surtout sur notre capacité à les accompagner”. 

Le défi est de taille. Avec 24h d’antenne, et malgré une forte place laissée à la programmation musicale, il faut remplir les créneaux d’émissions et tenir le rythme quotidien.

Les 15 salariés sont répartis en trois pôles : rédactionnel, technique et organisation. L’idée est la suivante : permettre aux personnes éloignées de l’emploi de se poser, se former, et apprendre à travailler dans une entreprise « avec un peu de pression, mais pas trop non plus”, pour reprendre les mots de Benoît Bouscarel.

Les salariés en insertion travaillent à la radio du lundi au jeudi.
Les salariés en insertion travaillent à la radio du lundi au jeudi.

“Le chantier me permet de travailler sur mon projet professionnel sans le souci de la précarité. Mais si la radio nous aide et nous porte, je pense que le projet profite à tout le monde : car c’est une entreprise, et on veut tous la faire grandir ensemble”, assène Aicha.

Casser l’homogénéité et produire un autre journalisme

Le projet va en effet dans les deux sens. Si la radio sert de tremplin aux personnes en insertion, ces dernières constituent la richesse des programmes de l’antenne. L’atelier d’insertion permet de produire un autre journalisme. 

“Sans dire qu’on réinvente complètement le journalisme avec nos petits bras, mais on essaie de casser l’homogénéité, donner autre chose à entendre”, affirme Benoît Bouscarel, journaliste de France Culture. “On fait en priorité de l’insertion, mais toujours dans une démarche d’éducation aux médias et de renouvellement du journalisme.”

Benoit Bouscarel, Tiphaine et Charlotte Waelti, les trois journalistes "professionnels" du Chantier.
Benoit Bouscarel, Tiphaine (debout à gauche sur la photo) et Charlotte Waelti, les trois journalistes « professionnel.les » du Chantier.

Benoit, Charlotte, Tiphaine : les journalistes “de formation” sont bien chargés d’encadrer et d’accompagner les salariés en insertion dans leur démarche journalistique.

Écriture, relecture ou conseils, ils enseignant les principales bases et mettent en garde contre des écueils classiques. Ainsi ce matin-là, Benoit Bouscarel rappelait-il en conférence de rédaction, au sujet de la publication du rapport de la Fondation Abbé Pierre sur le mal-logement :

“Rappelez vous ce que je dis souvent : il y a toujours, en journalisme, ce qu’on appelle les marronniers. C’est quand les journalistes dépendent de l’actualité des institutions, aussi louables soient elles. On doit aussi être à l’initiative de nos propres sujets, se détacher des institutions.”

Pour le reste, le maître mot est la « co-construction ». Sortir des formatages d’école de journalisme, des visions uniques portées par la majorité des rédactions, et des voix entendues derrière les micros. Le fait même de permettre à des personnes dont ce n’est pas la formation, et dont les parcours et l’origine sociale n’amènent que rarement à ce métier, de se mettre dans la peau d’un.e journaliste apporte d’autres réflexions et manières d’interroger.

C’est une façon, aussi, de casser le rapport descendant et déconnecté que certains journalistes peuvent entretenir – parfois inconsciemment – face à des problématiques sociales. Et inversement, une manière de privilégier la volonté de donner la parole en priorité à celles et ceux qu’on n’entend pas.

C’est notamment la réflexion portée par Pascal Rué.

“L’un des défis je trouve c’est de savoir comment donner la parole aux gens. Mais pour de vrai : démocratiser la parole, pour moi, ça veut dire la donner à tout le monde, même si ce ne sont pas des sociologues ou des experts.”

Qu’on soit devant, ou derrière le micro. 

Les salariés sont formés aux bases du montage radio sur le logiciel Reaper.

Le Chantier : la continuité des ateliers d’éducation aux médias 

L’éducation aux médias était déjà l’un des socles de l’association avant le lancement de la radio sur les ondes.

Depuis 2015, l’Onde Porteuse se rend auprès des publics dits “empêchés” pour proposer des ateliers sonores : dans les établissements scolaires – collèges, lycées et universités – pour produire des contenus audios et les faire enregistrer dans les studios de la radio ; dans les quartiers prioritaires Politique de la Ville, où la radio sert de support d’échange entre les habitants et les acteurs sociaux et culturels ; en prison, comme au sein du Chantier, les ateliers permettent la découverte du monde des médias et l’apprentissage de la prise de parole en public. 

Enfin, un programme radio spécifiquement consacré à l’éducation aux médias est désormais diffusé à l’antenne. L’émission “Du Biscuit” diffusée tous les mercredi à 13h15 est à destination des familles et des professionnels de l’EMI. Tiphaine Crézé a rejoint l’équipe en décembre, et c’est elle qui prend en main ce domaine. 

La première saison était très pédagogique, on abordait la fabrique de l’actualité, comme par exemple le fonctionnement de l’AFP, le rôle de l’image de presse, le journalisme “engagé”, ou plus largement les journalistes face à l’EMI. La seconde saison est encore en réflexion, elle sera peut-être plus dans le style d’une émission de décryptage des contenus médiatiques comme Arrêt sur Images”. 

Lancée sur les ondes début janvier 2021, la radio n’a aucun objectif d’audience. Les seuls comptes à rendre sont ceux des chiffres liés à l’insertion professionnelle. Après une année 2020 compliquée, l’équipe espère de meilleurs résultats de ce côté là en 2021.

Le Chantier à Clermont-Ferrand
Le Chantier à Clermont-Ferrand
L'AUTEUR
Margot Hemmerich
Margot Hemmerich
Journaliste indépendante basée à Lyon, spécialisée prison, justice et questions sociales

Boîte à outils

  • La radio le Chantier est composé de 15 salariés, dont 8 salariés en insertion (26h par semaine).
  • La radio est pilotée par l'association l'Onde Porteuse.

La production

  • Une radio, le Chantier, qui diffuse 24 heures d'émission sur 98MHz et sur lechantier.radio
  • Des formations audio appelées "Rougemicro" de 168 heures à destination des radios associatives.
  • Des ateliers d'éducation aux médias auprès des publics "empêchés"

Contacts

L'Onde Porteuse à Clermont-Ferrand 06 48 62 79 81 contact@londeporteuse.fr

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