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Super Demain à Lyon : l’éducation au numérique en mode festival
Education au numérique 

Super Demain à Lyon : l’éducation au numérique en mode festival

Pendant deux jours à Lyon s’est tenu le festival Super Demain, organisé par Fréquence Ecoles en collaboration avec de nombreuses associations et partenaires de l’éducation populaire. Un évènement à destination des familles pour questionner la place des écrans et les usages liés au numérique. Reportage.

Derrière la caméra mais devant un faux décor de chambre d’adolescent, Yohan et Eymeric* entament leur vidéo. Debout face à eux, leur père joue l’ingénieur son tandis qu’une bénévole tient les pancartes au-dessus de la caméra. « Silence, action ! », indique-t-elle aux garçons. Le thème de la vidéo du jour : l’histoire de YouTube.

Tout le week-end du 27 et 28 novembre, enfants et adolescents se sont succédé dans le petit studio « hors les murs » installé à l’occasion du festival Super Demain au premier étage de l’hôtel de la Métropole de Lyon.

Au festival Super Demain, un studio d’enregistrement a été recréé pour tourner des vidéos Youtube.

Laura Paqueriaud est médiatrice. Lors du festival, elle co-anime l’atelier avec un objectif : démystifier le modèle économique du réseau social.

« Dans l’esprit de beaucoup de jeunes, youtubeur est devenu un métier de rêve, un peu comme footballeur. Mais on leur explique que tout le monde n’est pas Squeezie ; en réalité seuls 0,1% des youtubeurs gagnent plus que 100 euros par mois ». Et puis c’est du travail : cet atelier a pour vocation à montrer tout le travail d’écriture, de sourcing et de préparation en amont, mais aussi la partie technique du montage derrière.

D’une durée de 30 minutes, l’atelier propose en effet aux participant·es de tourner une vidéo puis d’assister au montage final en backstage avant la mise en ligne des vidéos sur la chaîne YouTube de Super Demain.

Toutes les vidéos seront mises en ligne sur la chaîne Youtube Super Demain.

Myriam est venue accompagnée de son fils de 11 ans.

“Il avait des étoiles dans les yeux ! Même s’il connait bien tous les réseaux sociaux, ça nous permet de voir tout le travail qui existe autour. C’est très professionnel. C’est ce qui lui plaît ici, assister à des activités pratiques avec un côté technique plutôt que de rester passif derrière l’écran ».

Avant le studio YouTube, Myriam et son fils avaient assisté à la programmation d’un robot par un ingénieur.

A quelques mètres du studio, à l’entrée de l’espace consacré aux 11-14 ans, Safia, porte un regard plus méfiant sur la pièce remplie d’écrans de jeux vidéos. Elle se rend au festival pour la seconde fois, « à la demande insistante de ses enfants ».

« A la maison, on n’est pas du tout écrans. Je ne suis pas anti, mais je trouve plus facilitant de ne rien avoir du tout que de devoir encadrer. Je trouve que le numérique prend une place énorme aujourd’hui, et je préfère qu’ils aillent jouer dehors ou s’occupent avec des jeux de société ».

A 36 ans, la jeune femme raconte avoir été elle-même « addict » aux jeux d’ordinateur, sans aucun cadre posé par ses parents.

« J’ai un peu peur que mes enfants reproduisent le schéma. Mais à 6 et 10 ans, je sais que les choses vont se compliquer et je ne veux pas complètement les couper de leurs amis. C’est aussi pour ça que je viens ici, pour trouver des réponses et apprendre à vivre avec le numérique de façon parcimonieuse. »

éducation numérique lyon
De nombreux jeux vidéos indépendants étaient présentés lors du festival.

A l’étage, elle fera la rencontre d’Alizée Freslin, salariée d’une entreprise de rétrogaming – activité qui consiste à jouer à des jeux vidéo anciens – à Villefranche-sur-Saône. Lors du salon, elle est venue présenter des jeux vidéos indépendants et encadrer un stand de sensibilisation consacré à la violence dans les jeux vidéos.

« Notre but est de faire la promotion du jeu vidéo de façon pédagogique, en éduquant à la fois les jeunes mais surtout en rassurant les parents à travers toute une palette de jeux qui ne sont pas violents. On a des jeux d’exploration, de coopération, qui pour la plupart se jouent en famille. Certains sont très poétiques », détaille-t-elle.

A l’image du jeu « Everything », qui propose une expérience interactive où le joueur peut incarner aussi bien un animal qu’une planète en passant par un arbre ou même…une molécule. La description du jeu précise que celui-ci n’a « ni but, ni score, ni objectif », mais constitue à lui seul un voyage.

« Libertés numériques chéries »

Dans le hall de la collectivité situé au rez-de-chaussée, une exposition est consacrée au thème « libertés numériques chéries”.

« Elle est surtout à destination des ados et des parents pour les amener à questionner l’ambivalence liberté/numérique », explique Laura Doupeux, cheffe de projet Conception pédagogique à Fréquence école, en déambulant entre les grands panneaux de l’expo.

Celle-ci se compose de cinq grandes parties permettant d’aborder les enjeux qui traversent la société numérique dans laquelle nous vivons : Créativité et expression ; démocratie, désinformation, engagement politique des jeunes via le numérique et lanceurs d’alerte ; économie du numérique et données personnelles ; mécanismes cognitifs qui captent notre attention (le scroll infini, la lecture automatique, le “vu” sur les messages..) ; inclusion/exclusion des différents publics face au numérique.

Stand : « quelle projection pour 2100 ? »

Debout devant une large pancarte recouverte de post-it imaginant la place du numérique en 2100, Denys et Isabelle débattent.

« Les gens sont complètement à côté de la plaque. En 2100, l’humanité aura bien d’autres préoccupations. Il ne sera plus question de technologie mais de survie, face à des phénomènes écologiques et migratoires extrêmes », lâche Denys.

Tous deux se disent sensibilisés aux différents enjeux monétaires des GAFA et aux problématiques d’addiction liées aux écrans. Présents depuis le début de matinée, ils apprécient la dimension de prévention du festival, « orienté pour les enfants ». Eux en ont deux, âgés de 8 et 12 ans.

“Chez nous on a des écrans mais moi j’en avais un peu peur. Sauf qu’on sait très bien qu’ils seront baignés dedans, alors je me dis que je dois rester en connexion », sourit Isabelle.

Depuis trois ans, la télévision n’est plus en libre accès et les écrans, installés « au milieu du salon, à la vue de toute la famille ».

« On les logue sur certains programmes pour garder du contrôle. Pour moi, les parents qui laissent leurs enfants avoir un accès total aux écrans et aux réseaux sociaux les jettent dans la gueule du loup. Je suis informaticien, je sais à quel point ça va vite et les enfants les plus intelligents n’auront jamais assez de recul face à ce qu’ils peuvent voir », abonde Denys. 

Plusieurs dispositifs interactifs permettent aux visiteurs de donner leur avis sur le numérique.

Il regrette toutefois que viennent à Super Demain des parents pour la plupart déjà sensibilisés aux dangers d’Internet. Derrière lui surgit une connaissance. Vincent est lui aussi dans le secteur : il est développeur web.

« Je me sens en accord avec la ligne de Fréquence Ecoles, qui est dans une démarche d’accompagnement des pratiques plutôt que d’interdiction ».

Ses filles de 4 ans et demi et 7 ans ont un accès « avec un temps limité à la télé, surtout des dessins animés sur Dinsey+ pour éviter la pub, et des documentaires ».

« Mais la prévention est nécessaire. A 7 ans, ma fille me parle déjà de Squid game ! »

L’engagement politique de la jeune génération passe notamment par le numérique et les réseaux sociaux.

Sur un écran défile au même moment une vidéo sur laquelle apparaissent successivement la militante Greta Thunberg et le youtubeur Norman. Le dispositif illustre le thème consacré à l’engagement politique des jeunes grâce au numérique. Sur des médias comme Paint ou Instagram, les jeunes activistes évoquent des sujets comme la misogynie noire, le féminisme, l’écologie.

Image, réputation et sexualité à l’ère du numérique

Un autre espace est dédié aux 14-17 ans. A l’intérieur, des stands sur la pornographie, des logiciels sur ordinateur proposant de créer son propre filtre Instagram et des bénévoles chargés d’échanger sur l’enjeu de la réputation à l’ère des réseaux sociaux.

Stand de sensibilisation « les coulisses du porno ».

Si elle a moins de succès que l’atelier « pilote un drone depuis un smartphone », la session intitulée « corps (d’)accord » compte une quinzaine de personnes venues s’assoir sur de petits strapontins en bois. Face au public, Mélia Villard, membre de l’association Intime Politique, propose de « décrypter les attitudes, les corps et les comportements valorisés » dans notre société, à travers Internet et la publicité.

“L’objectif de cette intervention est de faire saisir les enjeux d’éducation au corps dans une ère de surabondance d’images et à l’ère du porno”.

Elle poursuit :

« Certains sujets peuvent mettre mal à l’aise, surtout entre parents et adolescents, mais c’est essentiel de pouvoir créer des espaces. Il faut à tout prix différencier le tabou et l’intime : le tabou c’est souvent le fait d’en parler, mais pas de le faire. »

L’animatrice interroge alors les participants. « A votre avis, combien de femmes en France font du 44 ou plus ? » Réponse : 44%.

« Mais les marques continuent à vouloir véhiculer une certaine image, quitte à se priver d’une large partie de la clientèle. Heureusement, certains comptes Instagram et YouTube vont dans le bon sens et commencent à célébrer la diversité. Il n’y a pas que de mauvaises choses sur Internet ! »

Des outils à destination des professionnels

A la fin de l’exposition, un petit « référendum » sur le numérique a été installé.

Alice a 11 ans. Fraichement passée en classe de sixième, elle a désormais son propre téléphone portable mais avec un temps limité. A la maison, un ordinateur pour les devoirs et YouTube, mais pas de télé.

« Dans ma classe il n’y a qu’un seul élève qui n’a pas de téléphone portable. Tous les autres sont sur Snapchat et Instagram », précise la jeune fille.

A côté d’elle, sa mère, Nelly, est médiatrice en bibliothèque.

« Je suis venue vendredi à la journée consacrée aux professionnels, mais je trouvais important de revenir avec elle aujourd’hui. »

Ensemble, elles s’essaient au jeu “droits et devoirs dans une société numérique”. Le concept est simple : il faut placer d’un côté ou de l’autre d’une ligne tracée les affirmations suivantes : “porter plainte contre ce qui peut arriver en ligne” ; “utiliser un pseudonyme” ; “le droit à la déconnexion” ; “faire sa déclaration en ligne”.

« Je réalise que je ne sais même pas si c’est encore possible de déclarer ses impôts autrement que sur Internet. Pour moi c’est un véritable enjeu que de parler à ma fille des personnes qui sont aussi éloignées et discriminées par l’omniprésence du numérique dans notre société ».

Deux jours plus tôt, elle est venue glaner des outils et des pistes de réflexion à proposer dans son métier.

« On réalise que les jeunes sont très consommateurs des réseaux sociaux, mais qu’ils ne sont pas forcément connaisseurs. Les outils de Fréquence Ecoles sont vraiment très bien faits ».

Comme l’atelier sur les sondages, animé par Laura Doupeux, et qui s’appuie sur la plateforme Data Lire la Data, une plateforme d’éducation aux données conçue à destination des professionnels de l’éducation. 

Graphique tiré de l’atelier consacré au décryptage des sondages.

« La démonstration est assez simple, on s’appuie sur des graphiques qui permettent de comprendre et d’interpréter les discours sur les données, en présentant tous les pièges présents dans les sondages », présente la salariée de Fréquence Ecoles. « Les procédés les plus classiques pour faire pencher l’opinion consistent par exemple à comparer des bases de données différentes, ou encore de présenter un graphique avec une ordonnée qui ne commence pas à 0… »

Graphique tiré de la plateforme DATAlirelaDATA.

Dans la continuité de Super Demain, en 2022 Fréquence Ecoles interviendra également dans 16 collèges de la Métropole lyonnaise dans le cadre de missions d’éducation aux médias. Un projet conçu en partenariat avec la Délégation Régionale Académique pour le Numérique Éducatif, le Rectorat
de l’Académie de Lyon et la Métropole de Lyon.

Le reste de l’année, l’association organise enfin des actions « hors les murs », lors desquelles le studio YouTube peut notamment être déployé, en collaboration avec les communes.

Fréquence Ecoles est une association née il y a 30 ans pour accompagner les professionnels dans leur démarche d’éducation au numérique et aux médias. Au-delà des interventions en milieu scolaire, l’association mobilise des chercheur·euses, spécialistes de l’information et de la communication, de la psychologie sociale et de l’éducation pour mener des enquêtes sur les usages d’Internet, de la télévision, du jeu vidéo et plus largement des écrans. Elle intervient dans toute la région Auvergne-Rhône-Alpes.

La première édition de Super Demain a eu lieu en 2012. La précédente s’était déroulée en 2019, et avait rassemblé 6800 personnes à Lyon. En 2020 le festival n’a pas pu se tenir dans le contexte sanitaire de Covid-19. L’édition de 2021, toujours portée par Fréquences Ecoles et co-financée par la Métropole de Lyon, a rassemblé 400 professionnels et 2000 visiteurs.

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L'AUTEUR
Margot Hemmerich
Journaliste indépendante basée à Lyon, spécialisée prison, justice et questions sociales

Boîte à outils

  • Le festival Super Demain est organisé par l'association Fréquences Ecoles.
  • Financements publics : la Métropole de Lyon; la Ville de Lyon ; le Ministère de l'Education nationale, de la jeunesse et des sports ; l'Académie de Lyon ; la CAF du Rhône.
  • Deux mécènes : la MGEN et la Caisse d'Epargne.

La production

  • Super Demain : un festival de trois jours à la Métropole de Lyon.
  • 400 professionnel·les de l'éducation aux médias, à l'image et au numérique mobilisé·es.
  • Les outils pédagogiques utilisés sont sur le site de Fréquence Ecoles.

Contacts

Le site de Fréquence Ecoles

info@frequence-ecoles.org

09 72 44 67 68

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